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Manchester United cumule aujourd'hui près de 1 milliard d'euros de dettes. (Reuters)
Manchester United cumule aujourd'hui près de 1 milliard d'euros de dettes. (Reuters)

"Le modèle économique du foot est insoutenable"

08/04/2011 à 08h50 - Mag

Olivier Ferrand est le président-fondateur de la fondation progressiste Terra Nova. Le 21 mars, celle-ci publiait une étude sur l'économie du football, dont elle pointait les dysfonctionnements. Selon elle, le marché spéculatif des joueurs est comparable à celui des subprimes immobilières américaines, dont l'éclatement de la bulle spéculative avait conduit à la crise économique de 2008. Avant d'entreprendre une tournée des partis politiques et une présentation à l'Assemblée nationale de son dossier, Olivier Ferrand a accepté, pour Football.fr, de détailler les graves défaillances qu'il impute à l'économie du football, et de revenir sur les propositions élaborées par Terra Nova pour y faire face.

Football.fr: Olivier Ferrand, qu'est-ce qui vous a poussé à entreprendre cette enquête?
Olivier Ferrand: Nous travaillons dessus depuis deux ans. Et l'épisode de Knysna nous a incité à faire un travail spécifique sur le foot. On est parti de la gouvernance. Knysna, pour nous, est d'abord un problème conjoncturel. Mais, derrière, c'est un problème structurel de gouvernance. A partir de là, on a traité l'ensemble des questions relatives au football: les questions économiques, les questions de valeur, de service public du football, et de gouvernance. Mais on ne fait pas de lien entre la situation économique critique des clubs et Knysna.

La bulle spéculative dont vous pointez les dangers peut-elle exploser à court terme?
Oui. On est au bord de l'éclatement de cette bulle. On a un besoin urgent de régulation publique. Le modèle économique du football européen est aujourd'hui au bord du gouffre. L'origine est la dérégulation entraînée par l'arrêt Bosman, qui a fait exploser les salaires. Le salaire moyen est aujourd'hui de 50 000 euros en Ligue 1. 80% du budget des clubs sont représentés par les salaires.
Le problème, c'est que les recettes commerciales n'ont pas suivi. Elles ont certes fortement augmenté, mais pas suffisamment. La billetterie, la taille des stades, le sponsoring, les loges VIP, le merchandising et les droits TV ont explosé. Ces derniers ont été multipliés par 600 en France en 5 ans (658 millions d'euros annuels en France). Le problème est très simple: il y a un écart entre les recettes et les dépenses. Pour le combler, les clubs ont recours à des expédients, dont on est en train de voir le bout aujourd'hui.

"Le risque est que la totalité du système fasse faillite"

Quels sont ces expédients?
Il y a trois grands expédients. Le premier est la spéculation financière sur le prix des joueurs. Statistiquement, comme le marché monte, un club vend un joueur plus cher qu'il ne l'a acheté. Cette hausse du marché est entretenue artificiellement par les clubs. Elle est également entretenue, cerise sur le gâteau, par le système comptable mis en place dans le football, qui est une exception sans équivalent à notre connaissance dans aucun autre domaine. Il permet aux clubs de foot d'inscrire les joueurs comme actifs financiers dans le bilan. Cela gonfle artificiellement ces bilans. Le marché spéculatif des joueurs est donc proche de celui des subprimes immobilières américaines: il gonfle, il gonfle, et va exploser.

Qu'est-ce qui vous incite à penser que l'on atteint une sorte de plafond?
Le transfert de Cristiano Ronaldo au Real Madrid pour 100 millions d'euros, par exemple. A ce niveau-là, on atteint les limites du système à cause du deuxième expédient des clubs, qui arrive aussi à son terme: l'endettement. Le football européen totalise près de 15 milliards d'euros de dettes. Par exemple, l'Espagne, avec 5 milliards, est en surendettement critique. Manchester United est à 1 milliard. Cette situation a été rendue possible par l'absence de régulation (sauf en France avec la DNCG), d'une part, et à cause du système comptable qui a permis de gonfler artificiellement les actifs, d'autre part. Les clubs peuvent ainsi aller voir les banques en montrant un actif très puissant, pour justifier la possibilité de s'endetter. Mais si vous enlevez l'actif des joueurs, il n'y a rien. Quand un club n'ayant pas la surface commerciale du Barça sera vraiment en faillite, il mettra des grands joueurs sur le marché, et ce marché des joueurs s'effondrera.

En dépit d'investisseurs privés comme Abramovitch?
Ces mécènes constituent le troisième expédient. Ces donateurs n'investissent pas dans le foot dans une logique de rentabilité économique mais pour le prestige, l'image. Dès lors, ils font vivre le football au-dessus de ses moyens. Ce modèle est donc insoutenable. Il présente des risques systémiques, au sens où le risque n'est pas que quelques clubs fassent faillite, mais que la totalité du système fasse faillite.

Le fair-play financier de Platini est-il une solution?
Incontestablement, il va dans le bon sens. Il arrive à un moment critique qui pourra permettre de limiter la casse. Les mesures sont tout à fait sérieuses. Il régule l'intervention des mécènes et le budget global des clubs: ils peuvent être un peu déficitaires, mais pas trop. Ils peuvent être payés par les mécènes mais à une hauteur maximale. Les sanctions sont très lourdes. Mais étant donné le niveau de dégradation du système économique du foot, ça risque de ne pas être suffisant. Nous proposons donc d'aller plus loin, pour garantir un assainissement durable.

"Platini est vraiment sur une ligne que l'on partage à 100%"

Quelles sont ces propositions?
Le premier point est un système de salary-cap. Platini l'a proposé, mais n'a pas été suivi. Que l'on ne nous dise pas que ce n'est pas possible en Europe parce que ça existe déjà dans le Top 14 ou en Serie B italienne. Surtout, c'est le modèle des grandes Ligues américaines (Basket, Baseball, Football Américain, Hockey). C'est une mesure importante parce que le coeur du problème est l'explosion des salaires. Nous proposons que la masse salariale ne dépasse pas 55% du chiffre d'affaires, alors qu'elle excède 80% aujourd'hui en France. Le deuxième point sur lequel on pousse, c'est l'interdiction de faire des plus-values financières sur les joueurs. Pourquoi? Parce que les dépenses des clubs doivent être financées par leurs recettes commerciales pérennes. Aux Etats-Unis, c'est interdit d'acheter un joueur.

Vous évoquez également une idée souvent mise sur le tapis: la création d'une DNCG européenne.
Oui, c'est notre troisième mesure. Platini l'avait proposé aussi. Il est vraiment sur une ligne que l'on partage à 100%. Enfin, notre quatrième point est l'interdiction de la concurrence fiscale déloyale en Europe. Les gouvernements développent de la concurrence fiscale pour attirer les meilleurs joueurs sur leur territoire. Par exemple, la défiscalisation des salaires. En Espagne, au Royaume-Uni, on n'a pas de charges sociales. Tout le monde s'y est mis, même la France. C'est assez délirant à la fois en termes de justice sociale et de logique économique. Il faut sortir de ce cercle vicieux pour éviter le krach.

De telles mesures sont-elles applicables à l'échelle européenne, voire mondiale?
Une bonne partie de nos propositions nécessite une coordination européenne. Le football de club est une économie clairement européenne. Le salary-cap, il est évident qu'on ne peut pas le mettre en oeuvre uniquement en France.

Vous n'avez pas peur que le problème se déplace dans d'autres continents?
L'industrie du football est très largement européenne. Sans être un monopole, c'est une domination très forte. Ce n'est pas parce que l'on met des règles en Europe que les grands joueurs se délocaliseront au Qatar, par exemple.

Dans le monde du football, "le constat est très largement partagé"

C'est donc l'existence même du football qui est en danger?
Oui. Si la bulle éclate, le coeur de financement du football tombe. Au lieu d'avoir des plus-values financières sur vos joueurs, il va falloir financer des moins-values. Aucun club n'est capable de financer ces trous, à part quelques-uns comme le Barça. A partir du moment où vous arrêtez de financer les trous par des expédients, l'ensemble du système s'effondre comme un château de cartes. C'est ce qu'il s'est passé pour les subprimes. Alors, comme pour les banques, on réinjecterait de l'argent public pour financer. On a un peu fait ça déjà: le roi d'Espagne a fait un gros chèque à titre privé pour le Real Madrid.

Avez-vous travaillé avec des hommes politiques? Vous ont-ils parlé de votre travail?
A ce stade, on a fait un travail d'audition du monde du football, de ses acteurs (clubs, fédérations, représentants de joueurs). Le constat est très largement partagé. On le dit plus ou moins honnêtement mais tout le monde estime qu'il y a un problème critique à résoudre. Et ce par une politique publique. On vous dit que le football est devenu un spectacle, et qu'il relève donc du marché, mais ce n'est pas vrai. Socialement, juste après le travail, le sport, et en particulier le football, est au coeur de la vie des gens. Soit en tant que pratique, soit, évidemment, en tant que spectacle. En réalité, c'est donc la deuxième donnée structurante de la vie des gens. Et pourtant, personne ne s'en occupe chez les hommes politiques.

Une prise de conscience des hommes politiques est-elle possible?
Ça, c'est le rôle des intermédiaires, comme Terra Nova, de souligner l'importance du sport. D'aller convaincre les politiques que c'est important. Au départ, on a rencontré notamment Daniel Cohn-Bendit, et tous les hommes politiques fans de foot, évidemment (rires). Maintenant, notre rôle est de présenter notre rapport. On va faire une tournée des partis politiques, et un séminaire à l'Assemblée nationale. Un travail d'influence et de sensibilisation auprès des politiques nous attend. Je pense vraiment que c'est un sujet qui doit être mis sur la table. Pour ce qui est de la campagne présidentielle de 2012, les valeurs du sport en général peuvent entrer en ligne de compte, puisqu'elles impliquent des thèmes comme les inégalités, le mérite, la qualité de vie...

Michel BEZBAKH
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