![]() Vincent Duluc apporte son éclairage sur les derniers événements de Knysna. (Reuters) |
Duluc: "Ribéry s'est perdu"22/09/2010 à 07h32 - Mag |
Présent en Afrique du Sud, Vincent Duluc a vécu de près les derniers événements de Knysna. Grand reporter pour le journal L'Equipe, il publie son ouvrage de réflexion sur la grève qui a secoué le football tricolore, intitulé "Le livre noir des Bleus", aux éditions Robert-Laffont. L'occasion de revenir en détails sur le parcours d'une équipe "déséquilibrée par les égos", sur l'éviction de Nicolas Anelka et le comportement pernicieux de Franck Ribéry.
Vincent, est-ce de la faute de Raymond Domenech s'il n'a pas su faire de onze individualités une équipe tant en dehors que sur le terrain?
C'est forcément de sa faute si ça n'a pas marché, si le ciment social n'a pas fonctionné. Cela veut dire qu'il n'a pas fait les bons choix, qu'il n'a pas aggloméré le bon nombre d'égos forts et moins forts, de joueurs qui jouent pour eux ou pour l'équipe. Il s'est trompé dans les ingrédients. C'est une évidence. Cette équipe de France ne pouvait pas aller plus loin ainsi déséquilibrée entre l'égo et le talent de ces joueurs offensifs et le manque de talent des éléments défensifs. Il fallait créer un autre modèle. Ce qu'on peut reprocher à Raymond Domenech est donc de ne pas avoir eu le courage de le faire, d'aller au bout de ses idées car je pense qu'il en était conscient.
Notamment face à "la république des joueurs" telle que vous la nommez, avec un certain Nicolas Anelka?
Ah ! Nicolas Anelka... Dans la république, il a un poste à part (rires). J'observe que son début de saison est magnifique avec Chelsea, et encore cette semaine en Ligue des champions, il a joué avant-centre seul en pointe à la place de Drogba. Et c'est marrant car il n'a rien dit, n'a pas insulté son entraîneur à la mi-temps et n'a pas dit que ce n'était pas son poste. Donc je pense que tout cela repose sur une espèce d'escroquerie intellectuelle ou de caprice passager de quelqu'un qui n'est pas lucide. Ou alors, il a été poussé par certains de ses coéquipiers, l'un d'entre eux, peut-être un ancien buteur, qui aurait voulu retrouver sa place (sous-entendu, Thierry Henry, ndlr)... Je ne sais pas s'il a tout maitrisé mais en tout cas il a tout raté... Il a laissé cette trace-là, à la fois celle d'une faillite sportive totale mais aussi d'une vrai faillite morale et pas seulement à cause de l'insulte... Je trouve bien plus irresponsable de dire avant de partir aux autres joueurs: "J'espère que vous allez faire quelque chose pour moi", alors que lui n'avait jamais levé le petit doigt pour personne.
Cette fameuse phrase avant de partir, ne peut on pas l'interpréter autrement: "J'espère que vous allez gagner le dernier match face à l'Afrique du Sud", par exemple?
Si bien sûr. Évidemment, on peut l'interpréter par: "Vous allez gagner, vous qualifier..." Sauf qu'il n'a pas dit cela et que ce n'est pas comme ça qu'ils l'ont entendu. Tous les joueurs se sont sentis obligés à une certaine solidarité factice qu'ils avaient été incapables de montrer sur le terrain et ils ont été embrigadés comme cela dans cette logique suicidaire et gréviste.
Qu'en est-il des excuses d'Anelka que ce dernier aurait refusé de faire?
Certains joueurs n'étaient même pas au courant qu'Anelka refusait de s'excuser publiquement. Ou tout court d'ailleurs, puisque c'était ça au début. Au lendemain de l'insulte, quand les joueurs passent devant Domenech dans le hall, un seul ne dit pas bonjour, c'est Anelka. Anelka accepte ensuite de s'excuser en privé mais pas en public comme le réclame la fédération.
Quand les joueurs prennent-ils conscience de leur erreur après leur mouvement de grève?
La prise de conscience intervient dans la demi-heure qui suit leur retour à l'hôtel. Les téléphones sonnaient de partout. C'était en direct en plein après-midi. Malgré l'éloignement, le public n'a jamais été aussi près. Le hasard a fait qu'il s'agissait en trois semaines de la deuxième séance d'entraînement totalement ouverte aux médias. Donc tous étaient là avec les caméras... Dans la famille des joueurs, cela a été un drame absolu. Les joueurs se sont ensuite rendus compte... L'embrigadement par les leaders a empêché de s'en rendre compte avant, pendant... Ils n'ont pas habitude de défendre une cause collective, puisqu'ils défendent avant tout la leur. On leur a dit: "Il faut faire quelque chose pour Nico", ils se sont laissé entraîner par une mécanique qu'ils ne connaissent pas.
"Thierry Henry a été trop ambigu"
Quant à Thierry Henry, quel a été son véritable rôle?
Thierry Henry a été trop ambigu dans son attitude. Il ne pouvait pas revendiquer à la fois d'être à côté et d'être dedans. Il dit qu'il n'a pas joué, qu'il se sent responsable en 2002 et pas en 2010 car il n'a pas joué. Mais en 2002, il a joué deux matches, pareil en 2010. Le fond du problème, c'est qu'il n'aurait jamais accepté d'être le capitaine d'une équipe de France qui fasse la grève de la Coupe du monde. En revanche, il se lave les mains d'être un joueur d'une équipe de France ayant fait la grève. C'est ça qui me paraît bizarre, puisqu'il ne peut pas dire à la fois "Je ne suis rien dans cette équipe" et être celui qui finit dans le bureau de Sarkozy. Il y a un vrai décalage là-dedans, une vraie contradiction. Ce n'est pas parce qu'il n'avait plus les galons qu'il ne devait pas prendre la parole et dire aux gars: "Arrêtez, pensez à l'image". Il semble qu'il ait eu quelques paroles dans le bus en disant: "Faites attention à ceux qui jouent en France, ils risquent d'avoir des soucis". Mais son attitude a été beaucoup trop ambiguë pour être exemplaire.
Le rôle de William Gallas dans la grève repose t-il vraiment sur une simple vexation?
Clairement! Je crois que William Gallas a cessé d'être utile à l'équipe de France au moment où, dans le vestiaire de Lens (avant France-Costa Rica), il se rend compte que le brassard est sur le maillot d'Evra et pas sur son propre maillot. Mais Gallas se faisait des illusions s'il pensait qu'il serait un bon capitaine. Tout le monde sait qu'il ne l'est pas. Domenech le lui a dit texto. Pas une seule personne du milieu du foot n'aurait dit: "Gallas en capitaine, il sait parler aux gens". La preuve, c'est qu'Arsenal n'a jamais eu autant de problèmes dans le vestiaire que quand Gallas était capitaine. Wenger a même dû lui enlever. Il n'était pas fait pour ça. Abidal lui s'est senti investi. Il a été l'un des plus intransigeants, des plus radicaux. Je ne sais pas pourquoi il a eu cette attitude-là, mais clairement, Abidal était dans le bus celui qui criait le plus au chauffeur de repartir en tapant le plus fort sur les vitres. Malgré tout, il n'a pas été suspendu. Tant mieux pour lui, il avait un bon avocat...
Avec de l'autre côté un capitaine, Patrice Evra, dépassé par le poids de ce brassard?
A l'évidence, Evra n'est pas un mauvais mec, tous les gens qui jouent avec lui le disent. Mais le brassard était trop lourd pour lui. Il n'était déjà pas indiscutable comme joueur, jamais à la hauteur sous ce maillot bleu de ce qu'il faisait à Manchester. En plus, il a été capitaine au pire des moments, celui où il fallait gérer des choses auxquelles il n'était pas prêt. C'est quelqu'un qui parle facilement à la presse, qui a la parole facile. Mais ce n'est pas pour cela qu'il a la parole juste. Il a fait des phrases très drôles comme sur Thuram. Mais ce n'est pas ça qui fait un bon capitaine. Ça fait plutôt un bon bouffon du roi, mais pas un vrai ministre de l'équipe qui va gérer cela en douceur. Le paradoxe est que Jean-Pierre Escalettes, lors de l'incroyable conférence du samedi après-midi, la veille de la grève, après l'exclusion d'Anelka, vient expliquer et dit que la France a la chance d'avoir un très bon capitaine avec Evra qui est juste à côté de lui. Et il dit ça alors que les autres vont bientôt décider de faire grève et que lui-même va tout faire pour qu'Evra soit suspendu plus tard. On nage dans le n'importe quoi...
"Toulalan est coupable comme les autres"
Quant à Franck Ribéry, comment expliquer ce double visage: celui qu'on a connu au début si enthousiaste et puis l'égo incroyable montré ensuite?
Oui, je pense que Franck Ribéry s'est perdu en route. A partir de l'Euro 2008, il est entré dans une logique revendicative. A dire qu'il aimerait être capitaine, jouer à gauche... C'était le début de la fin. Tout ce qu'il a fait à la Coupe du monde, jouer à gauche, insister, provoquer quatre joueurs, pas vraiment se replacer, se ficher du mouvement général de l'équipe, maintenir Gourcuff de côté, s'inviter à Téléfoot le dimanche matin seulement pour se défendre lui-même, montrent qu'il s'est trompé. Sous prétexte qu'il lit sur un site Internet qu'il se serait battu dans l'avion avec Gourcuff, il vient et est au bord des larmes. Il est sincère, il a la voix chevrotante, mais il aurait dû se rendre compte qu'il ne pouvait pas faire ça, faire pleurer la France qui regardait Téléfoot, tout en sachant qu'à 16 heures, il ferait la grève du bus en venant à l'entraînement en basket.
Toulalan a-t-il bien fait d'appeler son attaché de presse au sujet du communiqué?
Son interview dans le JDD des 10 et 11 juillet est d'une grande honnêteté. Pas un seul joueur ne l'aurait avoué. Par rapport à d'autres joueurs qui ont eu un rôle, je trouve ça dérisoire de prendre un match de suspension parce qu'il connaît quelqu'un qui sait écrire. Je ne sais pas si on aurait rigolé sur ce communiqué, mais ceux qui l'ont lu ont dû avoir honte. C'était surtout une démarche d'éléments modérateurs. Il n'était pas tout seul, deux, trois ou quatre dans cette optique. Il sentait bien que ça pouvait partir dans n'importe quelle direction, que les mots pouvaient dire n'importe quoi. Toulalan a passé tout l'été à regretter de ne pas s'être levé du bus. Il est resté, il est coupable comme les autres.
Les agents ont-ils tenu un rôle?
Pas sûr, même si certains ont eu de mauvais conseils. Mais quand Ribéry appelle Bernès à l'aide après la grève, Bernès lui répond qu'ils ont fait n'importe quoi et qu'il ne lèvera pas le petit doigt.
L'ostracisme de Gourcuff était-il si développé qu'on a bien voulu le dire?
Il a presque accepté cet ostracisme. A Tignes, lors du stage, dans le 4-3-3 alors mis en place, c'était brillant, il y avait de la complicité technique. Puis à La Réunion, c'était devenu n'importe quoi, tout le monde s'entraînait en marchant, il n'y avait plus de relation parce qu'une bonne partie rejetait Gourcuff et la liberté que Domenech souhaitait lui donner. Il y avait sans arrêt cette mesure: "Et lui quelle liberté a-t-il? Quel effort fait-il?" Chacun commençait à compter, et dans ce cas, chacun ne fait que la moitié de ce qu'il doit faire. Pourquoi Malouda n'a-t-il pas joué le premier match? Parce qu'il se plaint de ne pas avoir les mêmes obligations défensives que Gourcuff, alors que visiblement Domenech lui demandait la même chose. Il s'énerve à l'entrainement, met des pains, et Domenech le sort de l'équipe. Là, c'est déjà le début de la fin.
Gourcuff parviendra-t-il à s'imposer comme l'a fait Zidane?
Zidane était protégé par les autres, dès le début. Il n'a jamais été seul. Il envoyait toujours Dugarry ou Liza pour passer les messages, mais il était derrière, un peu en taulier. Il avait donc plus de caractère que Gourcuff. Gourcuff ne pense qu'au jeu, à l'équipe. S'il n'a pas plus de caractère, il se fera bouffer partout.
Le foot ne pardonne pas à ceux qui se lèvent, dites-vous, comme Glassmann ou Zeman?
Oui, bien sûr. Pour être tranquille dans le football, il ne faut rien dire. La lucidité des mutins de Knysna est de n'avoir rien fait de différent des autres. Pour eux, la vraie morale était de se planquer derrière les leaders, de rester dans le bus et de laisser l'équipe aller dans le mur plutôt que de l'en empêcher. Alors que la vraie morale aurait été qu'ils résistent. Mais ils l'auraient payé très cher. C'est une des conclusions terribles de cette affaire. Ceux qui n'ont pas bougé, qui n'avaient aucun courage, cachés derrière les autres, ont bien fait. On les a empêchés d'aller jouer un amical en août en Norvège que généralement personne n'a envie de jouer.
"80% des acteurs du foot étaient pour le maintien de Raymond Domenech"
A propos du maintien de Domenech en 2008, n'est-ce pas un peu facile de considérer a posteriori que c'était une erreur?
Si, je trouve que c'est un peu facile d'affirmer qu'il n'aurait pas dû être maintenu. Évidemment, la Coupe du monde nous montre que c'était une erreur. Malgré tout, il s'est qualifié trois fois sur trois, il a été en finale de la Coupe du monde et a échoué deux fois. Ces deux échecs resteront marquants et l'ensemble de son parcours reste voilé par cette succession d'échecs, mais il est trop facile de vouloir faire reposer son maintien en 2008 sur un petit groupe de dirigeants ou une partie du milieu du foot, alors que quand on se replonge dans les archives, comme je l'ai fait, on s'aperçoit que 80% des acteurs du foot étaient pour le maintien de Raymond Domenech. Il n'a pas été maintenu seulement parce qu'Escalettes le voulait.
La France arrive en finale de la Coupe du monde 2006 puis se rate à l'Euro 2008, sa responsabilité est-elle la même dans les deux cas?
Oui, je le pense. Sa responsabilité existe en 2006 en ayant su faire la synthèse entre une équipe de jeunes qui avait fait seule la campagne de 2004-2005 et le retour des anciens avec Zidane, Thuram et Makelele sur la saison 2005-2006. Il a su créer quelque chose, fédérer les Antillais en les emmenant en Martinique en novembre 2005. Il a réussi cela. Alors bien sûr, c'est grâce à Zidane, mais cela toujours été grâce à Zidane, grâce à Platini, grâce à Kopa et ce n'est pas pour ça que l'histoire ne considère pas qu'Albert Batteux en 1958 ou Michel Hidalgo en 1982-1984 ou Aimé Jacquet ne sont pas de grands sélectionneurs. La part du sélectionneur n'a pas changé, elle était la même dans la victoire que dans la défaite.
La nomination de Laurent Blanc avant la Coupe du monde était-elle une balle dans le pied de Domenech?
Sur les conditions de sa nomination oui, mais historiquement on se rend compte que ça n'a pas gêné le précédent sélectionneur, c'était plus les rapports qu'il avait avec sa hiérarchie et ses joueurs, qui ont fait qu'il a lâché prise. Mais tout le monde savait en 1998 que Jacquet allait arrêter, cela n'a pas empêché les joueurs de l'écouter. Tout le monde savait en 1984 qu'Hidalgo allait arrêter et être remplacé par Henri Michel, cela n'a pas empêché l'équipe d'être championne d'Europe. Ce qu'on peut tout de même remarquer, c'est que, sans doute, les joueurs sont plus fragiles aujourd'hui ou plus égoïstes, parce que ça n'a pas seulement tué l'équipe de France, cela a aussi tué les Girondins de Bordeaux.
Jean-Pierre Escalettes a semblé dépassé par ce qui est arrivé à Knysna, l'était-il vraiment?
Ce sont des destins incroyables de bénévoles, ces gens-là ont tenu la buvette, ont été arbitres avant de trouver la lumière à 70 ans. Les caméras, les micros les stylos... Enfin le bonheur. Forcément, ils sont obsédés par cela. On a même plaisanté là-dessus en disant qu'ils aimaient tellement cela qu'ils commençaient même à parler la nuit quand ils ouvrent le frigo. C'est cette logique-là, ils ont des destins de bénévoles admirables. Mais ce n'est pas une excuse. Ils ne sont pas prêts à gérer l'équipe de France, encore moins une affaire d'Etat comme l'est la grève de Knysna. La FFF était dépassée, incapable d'unir ses efforts. Or, Duchaussoy est un clone d'Escalettes. Ce qui peut l'aider là, c'est l'effet, sûrement pas sa gestion. Ce sont les U19 qui deviennent champions d'Europe, les filles qualifiées pour la Coupe du monde. Aujourd'hui, il veut faire oublier le mot "par intérim" qui colle à son statut. Mais c'est la même formation, il vient de la Ligue et d'un monde amateur majoritaire à la FFF.

Auxerre
Bordeaux
Boulogne
Grenoble
Le Mans
Lens
Lille
Lorient
Lyon
Marseille
Monaco
Montpellier
Nancy
Nice
PSG
Rennes
St-Etienne
Sochaux
Toulouse
Valencie.
