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Les Bleus doivent "marveauder"

22/03/2010 à 08h30 - Equipe de France

De tout temps, la France s'est illustrée dans le monde par son art de la littérature. Poètes, auteurs ou romanciers, nos fines plumes ont traversé les âges pour habituer notre palais au goût du beau. Au XVIIIe siècle, Marivaux assumait cette tradition, lui dont le nom est aujourd'hui le symbole de "l'échange galant, la finesse de séduction". "Marivauder", l'équipe de France en aurait bien besoin, ne serait-ce que pour se réconcilier avec un public également sensible à l'esthétique...

"Séduisants, fins, rois de la passe", qui oserait prononcer ces mots en voyant un match des Bleus à l'heure actuelle? "Obéir, réaliser l'exploit individuel", tels sont les véritables maux qui planent tristement au-dessus de l'enseigne tricolore. Un chemin nécessaire selon Raymond Domenech, qui vit au service d'une seule croyance: "la dictature du résultat". Quel que soit le jeu proposé, l'unique idée est de l'emporter. Et si les choses tournent mal, le fidèle épris d'Estelle Denis est prêt à demander la main de Thierry Henry...

La tête pense-lente de l'équipe nationale française est ainsi faite: pragmatique. Pourtant, résident des contradictions dans cette philosophie du sacro-saint résultat. A commencer par le moment où ce dernier se fait la malle, comme il y a deux ans en Suisse et en Autriche. Aujourd'hui, on ne sait toujours pas en quoi l'absence de projet de jeu a servi la cause tricolore lors de cet Euro 2008 mémorable. Cherchez encore, nous dira-t-on.

Hidalgo: "Comment enchaîner les résultats sans jouer?"

Joint par nos services, Michel Hidalgo n'a pas cherché à polémiquer sur l'homme. C'est peut-être ça la classe. Toujours est-il que le premier sélectionneur français à avoir remporté un trophée majeur avec les Bleus (l'Euro 1984) possédait une toute autre vision du football: "Un jeu fait de passes courtes, de mouvements et offensif. Et pour ça, j'avais quatre milieux offensifs." Le fameux carré magique où brillaient Platini, Giresse, Tigana et Genghini (le dernier ayant été remplacé par Fernandez), tous meneurs de jeu dans leur club à l'époque.

Mais comme le veut l‘expression consacrée, ce "football champagne" est dépassé. Miser sur la technique plutôt que sur l'impact athlétique est impossible de nos jours, il suffit d'observer les récents résultats du FC Barcelone pour s'en convaincre... Une ironie qu'Hidalgo ne renierait pas. Même aujourd'hui, "vous avez plus de chances de gagner quand vous jouez un bon football", reste persuadé l'ancien homme fort des Tricolores, explicite dans sa définition du beau jeu. "Jouer bien, ce n'est pas jouer à la baballe, c'est jouer technique et en équipe. Quand on ne joue pas, on peut réaliser un exploit sur un match, mais comment enchaîner une série de résultats si l'on ne s'appuie sur aucune base commune?"

Offrir un peu de plaisir aux passionnés du ballon rond et assumer certains impératifs de résultat ne seraient donc pas incompatibles. Voilà une nouvelle rassurante. Car le vivier de talents français n‘est pas aussi dépourvu qu'on voudrait nous le faire croire. Encore faut-il savoir l'exploiter. Dans cette optique, le sélectionneur national (un Breton souvent à l'Ouest) pourrait faire un petit tour du côté de Rennes, inspecter si les fruits rouges et noirs ont bien mûri.

Marveaux, le Ribéry de 2010?

Car au Stade Rennais, on ne mégote pas sur la construction d'un joueur. Chaque fin de saison depuis 2006, le centre de formation du club est considéré comme le meilleur en France par la DTN (Direction Technique Nationale). De Sylvain Wiltord à Yoann Gourcuff en passant par Jimmy Briand, quelques jeunes pousses écloses à Rennes ont même eu l'honneur d'intégrer l'équipe de France. Sylvain Marveaux pourrait suivre, à l'image d'un Franck Ribéry appelé à disputer la Coupe du monde 2006 sans avoir reçu la moindre convocation avant.

"C'est un joueur sur lequel on comptait, on l'a fait signer pro très tôt, conscient de son potentiel. Comme lui, on a été impatient de son éclosion. Ça arrive maintenant". Pierre Dréossi, l'actuel manager général du SRFC, nous a confié sa satisfaction. Le joueur qu'il a lancé dans le grand bain de la Ligue 1 en 2006 est tout bonnement exceptionnel cette saison. Outre "une efficacité intéressante offensivement" (huit buts, quatre passes décisives), le gaucher de 23 ans est devenu un véritable virtuose. Les lucarnes de Montpellier et Nancy s'en souviennent, tout comme les jambes lensoises, stéphanoises ou encore bordelaises, sorties vidées de leur rencontre avec le trublion des Rouge et Noir.

Car il faut dire qu'il a du coffre, le joueur d'1m72, déroutant quelque soit la partie du terrain où il se trouve. "Son utilisation est très bonne car il a une certaine liberté. C'est un joueur qui a besoin de ballons, pas un joueur de couloir." Du "Kaiser Franck" dans le texte. Et à l'image de la campagne nationale faite autour de Ribéry il y a quatre ans, le potentiel des Bleus doit être assez extraordinaire s'il peut décemment se passer des services du Rennais.

Fin techniquement, doué pour la passe, esthète parmi les esthètes, Sylvain Marveaux est une belle définition du football "à la française". Le genre de profil qu'on envoyait au bûcher pour hérésie cette dernière décennie. Éric Carrière, l'oublié du désastre sud-coréen peut en témoigner. Dans une panade similaire à celle de 2002 et 2008 en termes de création, la bande à Domenech aurait donc bien besoin de "marveauder". Histoire de ne pas sombrer aussi en Afrique du Sud...

Par Jean CANESSE
De Football.fr